The English original version of this passage is available in the book : The Mismeasure of man, 1981, 1996 by Stephen Jay Gould who is an American author. Un lecteur du blog nous communique des extraits de La Mal-Mesure de l'homme (The Mismeasure of man, 1981, 1996), 1997 Editions Odile Jacob, livre de S.J. Gould où l’on retrouve les réflexions de Binet concernant la mesure de l’intelligence. En effet, il y voit une suite à l’article publié à ce sujet il y a quelques mois mais aussi une réflexion incontournable au regard du travail que nous faisons quotidiennement auprès des enfants déficients. Merci à Bernard Déchambre pour sa contribution. (NDLR) Binet était avant tout un grand théoricien. De longue date il s'était intéressé aux théories de l'intelligence… Cependant Binet refusa de fournir la moindre interprétation théorique de son échelle d'intelligence, qui représentait pourtant le travail le plus important et le plus accompli qu'il ait accompli sur son sujet préféré.
Néanmoins, au delà de ce désir évident de supprimer les effets superficiels dus aux connaissances acquises, Binet se refusa à dégager la signification du chiffre qu'il attribuait à chaque enfant. L'intelligence, affirmait-il avec force est trop complexe pour qu'un seul nombre puisse la définir. Ce chiffre qu'il appellera plus tard QI, n'est qu'un guide empirique, grossier, conçu dans un but pratique bien limité.
Cette échelle permet, non pas à proprement parler la mesure de l'intelligence – car les qualités intellectuelles ne se mesurent pas comme des longueurs, elles ne sont pas superposables" (1905).
En outre, ce chiffre n'est qu'une moyenne de plusieurs tests, non une entité en lui-même. L'intelligence, nous rappelle Binet, n'est pas une chose unique, mesurable, comme peut l'être la taille d'un individu. Il sent nécessaire d'insister sur ce point, car plus tard, pour simplifier son propos, il sera amené à parler d'un enfant de huit ans ayant l'intelligence d'un enfant de sept ou de neuf ans et ces expressions, si on les accepte arbitrairement, peuvent donner lieu à des illusions. Binet était trop bon théoricien pour tomber dans l'erreur logique que John Stuart Mill avait dénoncée, "croire que tout ce qui reçu un nom doit être une entité ou un être ayant une existence propre."
Les réticences de Binet étaient aussi d'ordre social. Il redoutait particulièrement que cet instrument, si l'on en faisait une entité puisse être perverti et utilisé comme une étiquette indélébile, plutôt que comme un guide permettant de sélectionner les enfants ayant besoin d'aide. Il s'inquiétait que les maîtres d'école au "zèle exagéré" puissent se servir du QI comme d'une excuse commode : "ils paraissent se faire le raisonnement suivant : "voilà une bonne occasion de nous débarrasser des enfants qui nous gênent", et sans aucun esprit critique ils désignent au hasard tout ce qu'il y a de turbulent ou d'apathique dans une école".(1905). Mais il craignait plus encore ce qu'on a appelé la "prophétie qui s'accomplit d'elle même". Placer une étiquette sur un enfant peut entraîner son instituteur à prendre une certaine attitude et l'enfant lui-même à adopter un comportement conforme à la prévision.
"Il est vraiment trop facile de découvrir les signes d'arriération chez un individu quand on est prévenu. Autant opérer comme ces graphologues qui du temps où l'on croyait Dreyfus coupable découvraient dans son écriture les signes d'un traître ou d'un espion. Sganarelle aussi, dans le Médecin malgré lui, trouvait mauvais le pouls d'un homme qu'il croyait malade." (1905).
Non seulement Binet s'interdisait d'assimiler QI et intelligence innée, mais encore il refusait de le considérer comme un moyen de classer les élèves selon leur valeur mentale. Il conçut son échelle métrique dans le seul cadre de la mission dont l'avait chargé le ministère de l'Instruction, c'est à dire de reconnaître les enfants qui avaient subi des échecs scolaires et qui relevaient de systèmes d'éducation spécialisée – ceux que l'on appellerait aujourd'hui des dyslexiques ou des arriérés mentaux légers. "Nous sommes d'avis, écrivait Binet (1908) que les plus précieuses applications de notre échelle ne seront pas pour le sujet normal, mais bien pour les degrés inférieurs de l'intelligence". Quant aux causes de ces faibles résultats, Binet refusait d'échafauder des théories à ce sujet. Ses tests, en tout cas, ne pouvaient pas apporter de la lumière là-dessus.
Mais Binet était certain d'une chose : quelle que soit la cause des faibles résultats obtenus en classe, le but de son échelle était de détecter afin d 'apporter de l'aide et des améliorations, non de cataloguer pour imposer des limitations. Certains enfants pouvaient bien être congénitalement incapables d'une réussite normale, mais tous pouvaient s'améliorer s'ils bénéficiaient d'une aide spéciale.
Les héréditaristes considèrent leurs mesures de l'intelligence comme des jalons marquant des limites innées et permanentes. Les enfants qui ont été ainsi étiquetés devraient être triés, soumis à une formation adaptée à leur hérédité et dirigés vers les professions s'accordant à leurs possibilités biologiques. Les tests mentaux constituent ainsi une théorie des limites. Les antihéréditaristes comme Binet font passer les tests pour mieux connaître les enfants et les aider. Sans nier le fait évident que tous les enfants, quelle que soit leur formation, ne deviendront pas des Newton ou des Einstein, ils insistent sur l'importance de l'éducation créatrice pour améliorer les résultats obtenus par tous les enfants et cela souvent dans des proportions importantes et inattendues. Les test mentaux forment ainsi une théorie servant à accroître le potentiel des individus à travers une éducation appropriée.
"Je sais par expérience que beaucoup de maîtres semblent admettre implicitement que dans une classe où il y des premiers il doit y avoir aussi des derniers, que c'est là un phénomène naturel, inévitable, dont un maître ne doit pas se préoccuper, comme l'existence de riches et de pauvres dans la société. Quelle erreur encore !…"(1909).
Les enfants que signalaient le test de Binet devaient être aidés, et non étiquetés de manière indélébile. Binet fit des suggestions pédagogiques dont de nombreuses furent réalisées. Il croyait avant tout que l'éducation spécialisée devait être adaptée aux besoins individuels des enfants défavorisés.: elle devait se fonder "sur leur caractère, leurs aptitudes, et sur la nécessité de s'adapter à leurs besoins et à leur capacités" (1909). Binet recommandait de petites classe de quinze à vingt élèves, chiffres qu'il faut comparer aux soixante à quatre-vingt enfants qui s'entassaient alors dans les classes des écoles publiques des quartiers pauvres. En particulier il; était partisan de méthodes éducatives spéciales comprenant un programme préparatoire qu'il appelait "orthopédie mentale".
"Ce qu'il faut d'abord leur apprendre ce ne sont pas telles et telles notions, si intéressantes qu'elles soient ; il faut leur donner des leçons d'attention, de volonté, de discipline ; avant les exercices de grammaire, il faut les assouplir dans des exercices d'orthopédie mentale, il faut en un mot leur apprendre à apprendre" (1908).
(suit ici une description des certains exercices physiques propres à développer la volonté l'attention et la discipline, que Binet considérait comme des préalables à l'étude des sujets scolaires, en particulier "l'exercice des statues")
Binet se réjouissait des succès remportés dans ses classes spéciales (1909). Selon lui les élèves qui en avaient bénéficié avaient accru non seulement leurs connaissances, mais aussi leur intelligence.
En résumé, Binet a insisté, à l'adresse de ceux qui voudraient utiliser ses tests, sur trois principes essentiels :
1/ Le résultat obtenu est un simple outil ; il ne vient étayer aucune théorie de l'intellect. Il ne définit rien d'inné ou de permanent. Il ne convient pas de désigner ce qu'il mesure sous le nom d'intelligence ou de quelque autre entité.
2/ L'échelle est un guide empirique, grossier, servant à signaler à l'attention des éducateurs des enfants légèrement attardés ou dyslexiques, ayant besoin d'une aide spécialisée. Ce n'est pas un outil pour classer les enfants normaux.
3/ Quelle que soit la cause des difficultés que rencontrent les enfants ainsi sélectionnés, il faut s'attacher avant tout à leur venir en aide grâce à un apprentissage spécial On ne doit pas tirer prétexte des faibles résultats obtenus à ces tests pour considérer ces enfants comme congénitalement inaptes.
Tous ses avertissements ont été négligés et ses intentions bafouées par les héréditaristes américains qui transposèrent son échelle sous forme écrite et en firent un instrument d'usage général servant à tester tous les enfants. Si les principes de Binet avaient été suivis et ses tests utilisés comme il les avait conçus, nous aurions fait l'économie d'un des abus scientifiques majeurs de ce siècle.
Extraits de Stephen Jay Gould, La Mal-Mesure de l'homme (The Mismeasure of man) 1981, 1996, 1997 aux Editions Odile Jacob, Chapitre IV
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